Ecologie

L’Ukraine met ses semences à l’abri dans l’Arctique, et cela concerne aussi les graines de nos jardins

Homme en parka debout devant une porte metallique enneigee

Du tournesol, des céréales, du sarrasin… On dirait une liste de courses, c’est en réalité une assurance contre le pire. En pleine guerre en Ukraine, Kiev a décidé de mettre une partie de son patrimoine végétal à des milliers de kilomètres de ses frontières. Et l’histoire dépasse largement les champs de blé : elle parle aussi de ce que vous semez au potager.

L’Ukraine envoie 773 échantillons de semences au Svalbard

Le gouvernement ukrainien a expédié 773 échantillons de semences vers la Réserve mondiale de semences du Svalbard, en Norvège, à un peu plus de 1 000 kilomètres du pôle Nord. C’est le gouvernement norvégien qui a annoncé la nouvelle sur son site officiel. Il s’agit d’une première depuis 2012 pour le pays, et surtout d’une première depuis le début de l’invasion russe.

La livraison du 13 octobre rassemble 10 catégories de cultures : orge, millet, sarrasin, pois, lupin blanc, moutarde, luzerne, trèfle, entre autres. Elle intervient peu après l’entrée en vigueur, pour l’Ukraine, du Traité international sur les ressources phytogénétiques pour l’alimentation et l’agriculture, le 12 août dernier.

Le principe est celui d’une copie de sécurité. L’Ukraine ne vide pas ses propres collections : elle en place un double dans un lieu à l’abri. Si les originaux disparaissaient, une partie de son patrimoine génétique pourrait être récupérée.

Une réserve, pas un garde-manger

Cette « Arche de Noé » végétale n’a pas pour but de nourrir les survivants d’une catastrophe : les quantités stockées seraient bien trop faibles. Elle conserve des copies de collections génétiques, pour reconstituer des cultures ou créer de nouvelles variétés.

Pourquoi le Svalbard : une réserve conçue pour durer

Inaugurée en 2008 par la Norvège, la réserve abrite aujourd’hui plus de 1,4 million d’échantillons venus de banques de gènes du monde entier, d’après la FAO. On y trouve du blé, du riz, du maïs, de l’orge, des légumineuses et bien d’autres plantes cultivées.

Les graines sont placées dans des emballages hermétiques, rangés dans des caisses, puis entreposés dans trois chambres fortes creusées au cœur d’une montagne. Dans cette chambre froide naturelle, la température est maintenue à -18 degrés. Le froid ralentit fortement le vieillissement des graines et préserve leur capacité à germer sur de longues périodes.

Le site a été construit loin des zones de conflit, à une altitude qui le protège de la montée des océans. Même si le système de réfrigération tombait en panne, le pergélisol (ce sol gelé toute l’année) continuerait de jouer le rôle de congélateur géant. Pour une banque de semences, difficile de rêver mieux.

Une collection ukrainienne fragilisée depuis la guerre

Rangees de tubes de semences dans une chambre froide

L’Ukraine, que l’on surnomme le grenier à blé de l’Europe, a récolté plus de 51 millions de tonnes de céréales en 2025. Son patrimoine génétique est tout aussi impressionnant : plus de 154 000 échantillons, soit environ 2 000 espèces, selon la FAO.

Ce trésor a pourtant été touché. La banque de conservation nationale, installée à Kharkiv, a été sévèrement endommagée par des bombardements russes en mai 2022. Plus de 160 000 plants prêts à être semés ont alors été détruits, sans que le reste des semences soit trop abîmé.

La collection a ensuite été déplacée dans l’ouest du pays, loin du front. Mais quelques centaines de kilomètres de distance ne suffisent pas à écarter tous les risques. D’où cette décision d’aller plus loin, beaucoup plus loin, avec une copie à l’abri en Norvège.

La France ne conserve que deux variétés de blé ancien là-bas

Tous les pays ne font pas le même choix. La France, première puissance agricole de l’Union européenne, n’a déposé au Svalbard que deux variétés de blé ancien. Elle préfère garder son patrimoine sur son propre territoire.

L’Inrae et ses partenaires disposent ainsi d’environ 200 000 génotypes végétaux, répartis dans différentes installations. Cette stratégie protège la biodiversité agricole française, mais elle s’appuie beaucoup moins sur l’assurance internationale que représente la réserve norvégienne.

Et dans nos jardins ? Conserver la diversité des semences à domicile

Sachets de graines colorees alignes sur table en bois

Soyons clairs : le dépôt ukrainien ne change rien à ce que vous trouvez en jardinerie ni à vos semis du printemps. Le lien est ailleurs. Les mêmes plantes cultivées, avec leurs variétés anciennes, leurs goûts et leurs résistances, se transmettent depuis des siècles par des milliers de mains, dont celles des jardiniers. La biodiversité cultivée se perd aussi à petite échelle, quand une variété cesse d’être semée.

Chacun peut agir à son niveau, sans prétendre rivaliser avec une banque de semences. Voici les gestes qui comptent le plus :

  • choisir des variétés non hybrides (pas de F1) pour pouvoir ressemer vos propres graines d’une année sur l’autre ;
  • laisser quelques plants monter à graines, puis les faire sécher à l’air libre avant de les trier ;
  • conserver vos graines potagères dans un contenant fermé, à l’abri de la lumière, de l’humidité et de la chaleur, avec une étiquette précisant l’espèce, la variété et l’année de récolte ;
  • échanger vos surplus lors d’un troc de plantes et de graines ou auprès d’associations de semences paysannes.

Cette autoproduction de semences prend du temps, et elle ne remplace pas les collections conservées à grande échelle. En revanche, elle maintient vivantes des variétés adaptées à votre sol et à votre climat, que personne d’autre ne cultivera peut-être. Une petite assurance locale, en complément de la grande assurance mondiale.

Le message du Svalbard tient finalement en une idée : on ne met jamais toutes ses graines dans le même panier. L’Ukraine l’applique à l’échelle d’un pays, et votre potager peut l’appliquer à la sienne, une enveloppe de graines à la fois.

Passionnée d’écologie et de climat, Murielle traduit les rapports scientifiques et les données publiques en conseils clairs pour agir chez soi, au travail et dans sa commune.

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